Légende de la montagne Saint-​Eynard

Publié le Mis à jour le

Cette légende est tirée de Sous le signe des Dau­phins livre écrit par Paul Ber­ret, éditions Didier et Richard, à Gre­noble.

Sous le signe des Dauphins

Selon la légende, St Eynard, compagnon de St Bruno, fut le co-fondateur des Chartreuses par le monde. Il mourut à 126 ans.

Montagne Saint-Ainard

Sachez d’abord que jadis, Dieu, la Vierge et les saints fai­saient sur la voûte céleste de longues pro­me­nades. Quand ils arri­vaient au-​dessus de cette val­lée, c’était pour leurs yeux un émerveillement.
Ils aper­ce­vaient les Sept-​Laux, les crêtes du Bel­le­donne toutes blanches de neige… Au soleil levant, le mas­sif de la Char­treuse et le gla­cier lilial du Mont-​Blanc.
À leurs pieds, l’Isère cou­lait avec ses flots argen­tés à tra­vers des clai­rières bor­dées de chênes, de châ­tai­gniers et de peu­pliers… Saint Pierre s’asseyait pour mieux voir ; la Vierge Marie joi­gnait les mains d’admiration… Dieu souriait…
Mon Dieu ! dit un jour la Vierge Marie, pour­quoi les bords de cette rivière, ces forêts et ces pâtu­rages sont-​ils inha­bi­tés ! Les hommes y seraient si heureux !
— Il n’y a pas de mai­sons, dit saint Pierre, un peu bourru. Et com­ment diable ! voulez-​vous que les pauvres humains trans­portent des maté­riaux dans ces montagnes ?…
— Eh bien ! saint Pierre, dit le Père Éter­nel, tu vas tout de suite en apporter.
— Oh ! dit saint Pierre, des chan­tiers du Para­dis à cette val­lée, le tra­jet est long. Des mai­sons, c’est lourd. Je ne suis plus jeune… Que saint Eynard s’en charge !…

Montagne Saint-Ainard 1

Voilà donc saint Eynard, muni d’un grand sac et qui puise inlas­sa­ble­ment dans les docks du ciel ; châteaux-​forts à tou­relles, don­jons cré­ne­lés, manoirs, chau­mières au toit de paille, clo­chers aux cam­pa­niles aigus s’entassent… Saint Eynard… charge le sac sur ses épaules ; il part.
Mais la route est longue, la charge lourde, la cha­leur accablante.
Il arrive, fourbu et assoiffé, à la crête de la mon­tagne qui porte son nom. Il avise un ruis­seau qui bruit entre les sapins ; il boit, se repose, contemple la val­lée et, rafraî­chi, dou­ce­ment las, les membres éten­dus, saint Eynard s’endort, avec le grand sac à son côté…
Alors, le diable, suivi d’une légion de dia­blo­tins… s’approche à pas de loup et, sournoisement :
Fils de Samaël, dit Luci­fer, découds-​moi sans bruit le des­sous de ce sac.
Le dia­blo­tin ne se fit pas prier.
Alors, ce fut un écrou­le­ment for­mi­dable. Tous les édifices du sac glis­sèrent les uns sur les autres, rou­lèrent en bas pêle-​mêle, bon­dis­sant çà et là, écar­tés par les rocs qu’ils ren­con­traient et allèrent se poser sur les pentes, au hasard de leur chute. Un cas­tel s’accrocha le pre­mier sur l’escarpement des Cor­beaux ; un don­jon s’implanta plus bas, pour deve­nir la Tour des Chiens ; l’église de Corenc dégrin­gola plus loin avec une dizaine de chau­mières ; un château-​fort se fixa sur la ter­rasse de Bouquéron.
… La Tronche se peu­pla de quelques maçon­ne­ries qui déva­lèrent en s’ébréchant…

Les dia­blo­tins se tor­daient les côtes et saint Eynard dor­mait tou­jours. Pour l’éveiller et jouir de son mécompte, Satan dut l’égratigner du bout de la griffe de son aile de chauve-​souris.
Saint Eynard se frotta les yeux… Tout effaré, il contem­plait son sac éven­tré et le désastre de la vallée.
Il n’osa pas ren­trer au Paradis…
Il est arrivé sûre­ment quelque mal­heur, dit la Vierge Marie, il est trois heures du matin et saint Eynard n’est pas rentré.
Alors, com­pa­tis­sante, par la nuit bleue constel­lée d’étoiles, elle par­tit avec un cor­tège d’anges pour l’aller chercher.
Quand elle arriva, le soleil se levait et tein­tait de rose les mai­sons éparses. Saint Eynard raconta son aven­ture en pleurant.
Mais la Vierge Marie regarda et dit :
Comme c’est plus joli ainsi !

Et, pour que ce fût encore plus beau, de sa main, elle fit éclore dans les prai­ries, autour des mai­sons, des anco­lies, des nar­cisses, des ané­mones et des sabots de la Vierge.

***

S’il fut un spécialiste de l’œuvre de Victor Hugo, Paul Berret (1861-1943) n’en oublia pas pour autant son pays natal dauphinois. Il publia, en 1937, cette suite de « Au pays des brûleurs de loups« , recueil qui connut, tout au long de la première moitié du XXème siècle, un succès constant. Alors n’hésitez pas à vous laisser entraîner dans ces légendes et récits historiques qui, dune façon ou d’une autre, vous amènerons dans une meilleure connaissance du passé du Dauphiné, proche ou lointain.
Du clin d’œil à Victor Hugo avec le manuscrit « perdu » du mariage de Mandrin, en passant par la légende des trois pucelles, la mystérieuse et horrible disparition de Lucie de Précomtal, l’idylle avortée d’un certain sous-lieutenant Bonaparte avec Mlle du Colombier ou encore l’histoire de l’ensevelie de la Tour de Brandes… Une galerie de portraits et d’évènements qui vous laisseront tour à tour songeur, étonné, compatissant, triste ou joyeux !

Montagne Saint-Ainard 2

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